Chapitre 3 – Le procès, extraits de témoignages

Publié: 26/04/2011 dans Chapitre 3

« Peut-être, comme un homme fatigué d’avoir roulé et tangué par gros temps, atteint d’on ne sait quelle nausée intérieure, il accepte l’aliénation comme une manière de jeter l’ancre ».
Marguerite Yourcenar – Quoi ? L’éternité – Galimard 1988

 

3.a L’emprise du Flux

L’historien. Au début des années nonante, la société a commencé à se constituer en réseau, développant les capacités d’apprentissage, l’intelligence collective. Le résultat fut un accroissement significatif des connaissances, l’accélération des processus entre conception et réalisation. La société dans son ensemble en a bénéficié.

A cette époque les préoccupations écologiques avaient un impact sur les décisions politiques, économiques et sociales. Les citoyens commençaient à intégrer sans réserve les restrictions de leurs libertés au profit d’un bien être futur dicté par les règles de la vie en commun.

La convergence des technologies promettait un avenir économique et social resplendissant. Les financements publics et privés, surtout américains, soutenaient la construction du monde meilleur en générant des profits importants et immédiats.

Le citoyen Landa. Il était normal, dans l’ambiance générale, d’avoir peur. Les défis de la mondialisation, l’insécurité était sans cesse répétée, filmée, commentée de multiples fois par jour. Nous avions l’impression que, dehors, juste là devant chez nous, c’était la guerre.

Le policier. Nous étions investis d’une mission par l’ensemble de la société. Les politiciens vendaient la peur, les médias soutenaient inconditionnellement nos actions, nous étions les rois. Nous avons accéléré le mouvement, soutenus par la justice (… silence…) maintenant je le sais, l’insécurité c’était nous.

La jeune fille. À l’époque, j’avais 7 ans, nous avions des cours d’Autodéfense à l’école. Mon école qui se situait à Lutry (dans le canton de Vaud en Suisse) a été la première à installer des caméras de surveillance.

Le sociologue. En fait nous avons assisté à une dilution de la personnalité. L’individu qui, petit à petit, ne disposait plus d’aucun refuge, d’aucune caverne, ne pouvait plus se reconstruire. Toujours mis en relation, toujours en représentation, il s’est développé insidieusement une nouvelle personnalité.

Mathilde. Je me souviens, en 2015, la FNAC avait supprimé les CDs en magasin, en 2018 les journaux papier avait été interdits, trop gourmands en énergie et en impact écologique. Parallèlement, tous les produits ont été marqués par les puces RFID. Un marché énorme…, des avantages logistiques fantastiques… et des milliers de suppressions d’emplois.

Le Sociologue. A cette époque, les partis étaient tous sécuritaires, les verts voulaient contrôler les citoyens pollueurs, les partis de droite, les citoyens hors du cadre et ceux de gauche, les citoyens dans le cadre. Un consensus général a été voté à l’ONU, à la Commission européenne et dans les régions : le programme des « flux ». Si nous voulions maîtriser notre développement, la sécurité, nos ressources, nous devions maîtriser les flux, tous les mouvements sur la planète, hommes, marchandises et quelques années plus tard, concepts et idées.

La start-up. Un marché énorme. Nous nous sommes engouffrés dans la brèche. Nous avons constitué les premiers réseaux internationaux de contrôle, l’interopérabilité des systèmes. C’était la clef de notre essor économique.

L’homme politique. Bien sûr, c’était le rêve, nous pouvions économiser, mesurer, produire en fonction des besoins. Les économies ont été fantastiques. Les coûts écologiques ont baissé de plus de 30% en quelques mois.

En 2020, tous les habitants de la planète, tous les organismes vivants, tous les produits de consommation ont été marqués. Chaque homme, chaque chose a eu sa puce en quelques années. Il y a eu des voix contre bien sûr, vite étouffées par la puissance politique, économique et écologique du système.

Le policier. Nous ne sortions plus que pour des interpellations. La convergence des données suffisait à nous alerter. Un déplacement trop rapide, un taux d’alcoolémie dans le sang trop élevé, une relation entre deux individus qui pouvait mathématiquement engendrer une délinquance nous était signalée. Dans les faits, nous étions beaucoup plus présents et beaucoup moins visibles.

Mathilde. Je me souviens de mon professeur qui pointait la non-correspondance entre nos livres et nos puces personnelles. Nous étions pris en défaut et sanctionnés. Nous devions dormir avec des livres, et mettre le réveil, le temps trop long d’interaction entre nous et nos livres était aussi source d’analyse et donc de sanction. Mais nous comprenions notre professeur, son taux « d’incidents » parmi ses élèves risquait de lui occasionner des pressions et des ennuis avec sa hiérarchie.

La start-up. Les logiciels nous permettaient tout : croisements, analyses, prévisions, modèles mathématiques. Je vous rappelle quand même, pas pour me dédouaner mais pour vous l’expliquer, que les premières villes équipées ont eu un taux de croissance sensiblement supérieur et que la délinquance a été supprimée à 100% quasi immédiatement. La mise en place du Flux était un succès salué par tous.

Le sociologue. En 2025, 80% de la population mondiale était référencée, c’est à ce moment que les nouveaux logiciels ont été transférés dans chaque individu. Nous avions compris à l’époque le lien entre technologie et biologie. Une découverte fantastique. L’objectif étant de lier le comportement présent de chaque individu à sa biologie potentielle, de modéliser le citoyen vis-à-vis de l’ensemble de la société. Nous arrivions à prévoir une maladie à venir ou un comportement déviant de nature à lui poser des problèmes dans le futur ou à accroître les coûts de la société.

En prévoyant les besoins de millions de personnes, vous pouviez prévoir les récoltes, les médicaments, les conflits sociaux potentiels. La régulation de la planète à plusieurs années voire décennies a été prévue, de manière plus fiable qu’avec les horoscopes (rires).

Le politique. En 2030, la notion de prévision comportementale et biologique de chaque individu nous a permis de classer assez rapidement les populations, non pas d’une manière raciale comme au 20ème siècle, ni d’une manière génétique comme dans les films de science fiction du début du siècle, mais d’une seule façon : Utile.

Le sociologue. L’important n’était pas de classer les individus par niveau intrinsèque, mais de les classer par niveau d’utilité pour la société. Un besoin était identifié plusieurs années à l’avance et nous devions donc former une masse d’individus travaillant à satisfaire ce besoin. Très loin du bon vieux marketing de papa.

Mathilde. En 2025, j’avais de très bonnes prévisions de vie, et une formation en OGM compatible avec les recherches effectuées à l’époque au Brésil. J’ai été mutée rapidement, mon profil correspondant à plusieurs brésiliens et brésiliennes, j’ai rapidement noué des liens d’amitié et une relation amoureuse. Je me sentais bien au Brésil.

Le mari de Mathilde. Nous sommes tombés immédiatement amoureux, c’était écrit… dans le Flux (sourire). Malheureusement elle est tombée potentiellement malade assez rapidement, son futur se détériorait. Elle était bien sûr en bonne santé, mais son profil se dégradait, les auto-analyses nous démontraient une mauvaise conjonction entre son environnement, son travail et son affectif. Le risque bonheur était important pour elle, pour moi et surtout pour nos futurs enfants. Nous recevions des recommandations du Flux des propositions de rencontre de nouveaux amis, de nouvelles fréquences de relations sexuelles, etc.. Mais de mois en mois, le taux potentiel de son « futur bonheur » baissait inexorablement.

Mathilde. Mon futur ne me plaisait plus et il hypothéquait mon présent. Je me sentais comme exclue de mon avenir, avec aucun moyen identifié de le modifier. Je me suis connecté au Flux, avec la certitude de ne rien trouver, il me l’aurait proposé. J’ai cherché la liste des taux de bonheur correspondant aux miens. Aucune réponse, sur 8 milliards d’individus, aucun n’avait un taux aussi bas, impossible. Ensuite mon mari m’a quitté, sur recommandation du Flux bien sûr. Les potentialités de sa vie étaient plus élevées sans moi.

Mon salaire a commencé à baisser, le taux de bonheur a eu une influence sur le taux de confiance de mon employeur. En quelques mois, j’ai été licenciée, mes assurances maladies, accidents et vies ont augmenté. Et toujours aucune proposition du système. J’étais exclue.

Mon taux d’utilité est tombé à zéro. C’était la première fois de ma vie. Difficile… Lors d’une fête avec des amis, je me suis sentie mal. Chacun pouvait connaître les taux clef de chaque invité, l’interaction possible, le potentiel de bien-être qui pouvait découler des rencontres. Au-dessous d’un certain taux d’utilité, de bonheur, je n’intéressais plus personne. N’étant à priori plus bénéfique pour mes amis, la raréfaction de nos relations a suivit…

Le policier. L’ancienne délinquance n’existant plus, la nouvelle forme que prit ce besoin de fabriquer des coupables, apparut rapidement dans le système. Le délit principal pris la forme d’un futur inutile identifié chez un individu, futur théorique qui pouvait être, de plus, contagieux.

Mathilde. Je me sentais bien, j’avais un seul ennemi, mon futur. Quelle ironie, nous avions organisé la société pour sécuriser et planifier nos prochains jours heureux, et le système nous retournait à notre présent en éliminant ce présent satisfaisant sous prétexte d’un futur inutile !

L’économiste. Le Flux informait les multiples acteurs interagissant avec le citoyen en fonction de son analyse, et lui proposait des actions, pour sauvegarder sa santé morale, physique et économique. Il restait aussi clair que les propositions reçues par l’entourage, ne pouvaient être identifiées comme remède à un autre individu. Economiquement, le système rééquilibrait immédiatement les données. C’était, par exemple, la raison de l’augmentation immédiate des assurances pour un individu au futur problématique. L’humanité avait connu dans les années 90 des déficits astronomiques des assurances chômage, maladie, invalidité créant des corporatismes entre les citoyens, et déclenchant la stigmatisation des citoyens en difficulté qui déstabilisaient l’équilibre financier de la société.

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